Apprentie-sorcière

J’étais… plutôt contrariée. Je savais, pour avoir fréquenté certaines lectures…

J’ai rassemblé tous les ingrédients : verbes, sujets, ponctuations, majuscules, compléments… Les ai ensuite associés en veillant bien à la cohérence de l’ensemble, au respect de la sémantique, des concordances de temps, de la grammaire…

Pour juger du résultat, ma voix s’est élancée, a déclamé mon texte. Mais elle est restée accrochée dans les stridences de sonorités disgracieuses, dans les dissonances de certains mariages malencontreux.

J’étais… plutôt contrariée. Je savais, pour avoir fréquenté certaines lectures, qu’une phrase, à elle seule, peut être jolie et agréable à lire autant qu’à écouter. Alors, pourquoi étais-je boudée par l’écriture ? Pour quelles raisons obscures se refusait-elle à ma plume ? Quel secret détenaient les écrivains, notamment les poètes ?

Je voulais comprendre, agir… Je suis partie me perdre dans le dictionnaire, certaine de trouver des réponses. A la fin de mon périple, j’avais retenu tous les termes. J’aurais pu les réciter dans un sens de l’alphabet ou dans l’autre. Mes yeux embusqués derrière des lunettes 3D, j’avais traqué le relief de chaque mot, pris la mesure de ses dimensions cachées, de ses multiples facettes. C’est dire si j’avais une connaissance intime de cet ouvrage de référence. Plus question de me prendre dans les épines des contre-sens, de chuter dans les pièges des barbarismes ou encore les embûches des néologismes.

En conquérant sûr de lui, je me jetai sur une feuille blanche, brandissant mon stylo-plume-épée. Je grattai le papier énergiquement, fière d’esquiver toutes les difficultés et prête à porter l’estocade par un point final. Mon stylo-plume-épée en ressorti tout émoussé d’avoir tant bataillé.

Pour juger du résultat, ma voix s’est élancée, a déclamé mon texte. Mais tout m’a paru sans vie. Terne, dénaturé, totalement insipide.

J’étais… vraiment contrariée. Je savais, pour avoir goûté au breuvage de certains poèmes, combien l’ivresse ressentie emporte vers des voyages vertigineux dont on revient, encore baigné de leurs embruns vivifiants. Alors, pourquoi mon écriture était-elle aussi inerte ? Pourquoi mes yeux se traînaient-ils, de phrase en phrase, englués dans un ennui que ne chassait aucune figure de style, aucun mot pourtant choisi minutieusement ?

Je voulais comprendre, agir… Je suis donc repartie et cette fois-ci, j’ai laissé dériver mon âme sur les méandres de récits palpitants. J’ai frissonné sous les avalanches de mots, goûté le sucre de styles d’écriture dont le tempo musical m’exaltait. Mon imagination s’enflammait, partait au galop à travers des champs lexicaux répertoriés dans aucun ouvrage.

Encore étourdie par ce voyage, la tête éblouie de sensations merveilleuses, je voulais savoir aussitôt ce que j’avais retenu de ce périple sauvage.

Avec humilité, je choisis un papier vélin, le recouvrai délicatement de ma main, fermai les yeux. Je vis aussitôt s’ouvrir des chemins ; ils m’engageaient à les raconter. Je voyais le possible venir à moi.  Ma plume se glissa tout naturellement entre mes doigts. Ils caressaient le papier, soulevaient des coins de brume pour dévoiler des paysages peuplés de pages d’écriture ondulant sous le souffle de l’inspiration. Ils dépoussiéraient mes yeux pour me révéler des forêts de poésies. Les arbres étaient autant de calligrammes, chaque vers retombant gracieusement au-dessus de rivières colorées à l’encre des mots. Des fleurs attendaient d’un poète qu’il vienne les butiner, car chaque étamine exhalait un doux parfum d’émotion à naître.

Pour juger du résultat, ma voix s’est élancée, a déclamé mon texte. Puis, le silence, empli de mille échos ressemblant curieusement à ces mêmes sensations éprouvées lors de mes lectures.

J’étais…  assurément chamboulée. J’avais su identifier les émotions, les apprécier pour les revêtir de mots à leurs dimensions. Mais j’avais su aussi les apprivoiser et les amener à se conjuguer pour un formidable feu d’artifice. Bouquet final émouvant à en devenir vertigineux. Bouleversant à en trembler intérieurement. Un poème était né. Ferait-il frissonner son lecteur ? Possédait-il un avenir ? Avait-il un futur à… écrire ?

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