Le pastel

Aujourd’hui, a lieu le vernissage de l’exposition et je ne peux que me tenir tranquille. Laissez-moi vous raconter…

Tout a commencé le jour où ma créatrice a trouvé ma photo dans un magazine. Photo d’enfant boudeur, renfrogné, cheveux ébouriffés aussi indomptables que mon caractère.

Personne ne me prêtait un regard si ce n’est pour convenir de mon apparence antipathique. Car les commentaires allaient bon train à mon encontre. Personne, sauf Elle… Elle a tout de suite aimé en moi ce qui déplaisait tant aux autres au point de vouloir me dessiner avec ses crayons de pastel. Pourquoi donc ? Elle aurait mieux fait de choisir un enfant souriant et épanoui, un bébé aux joues rebondies, bref, un classique du genre qui fait minauder et s’extasier la plupart des femmes. Les sujets d’inspiration ne manquaient pas. Alors, j’ai voulu la dissuader de son projet en prenant mon air le plus bougon, mais Elle s’est obstinée en s’attelant à ce portrait-là. Ses petites mains habiles choisissaient toujours à bon escient la juste couleur, son coup d’œil aiguisé lui faisait trouver la nuance exacte. Ses traits de pastel apportaient sur mes joues, mon front, toutes les caresses jamais reçues, les teintes appliquées me donnaient la chaleur que j’avais en vain toujours attendue. Elle me permettait d’exister autrement, de libérer en moi des émotions jusqu’alors ignorées ou que je croyais ne jamais pouvoir éprouver. Quand Elle interrompait son travail pour vaquer à d’autres occupations, je regardais du coin de l’œil ce changement secret s’opérer en moi. À certains moments, Elle a paru éprouver quelques difficultés pour maîtriser la brillance de mon regard et lui donner l’éclat de vie recherché. Les larmes d’émotion qui perlaient à mes yeux lui ont effectivement compliqué la tâche, mais Elle n’en a heureusement rien perçu et mes yeux brillent désormais de cette vie qui m’habite et qu’Elle a su me donner.

Finalement, Elle a réussi magnifiquement. Non pas à détourner le regard des visiteurs lors des expositions, mais à l’accrocher. Elle a réalisé l’impossible : on apprécie désormais mon air revêche, mon côté maussade qui ne sont qu’apparences. J’aurais presque envie d’en sourire. D’ailleurs, un de mes admirateurs a même remarqué que les traits de mon visage dissimulaient un sourire facétieux qui tardait à venir, tels les rayons du soleil matinal cachés par les dernières écharpes de brume.

Ainsi, Elle a su aller chercher au fond de moi cette étincelle pétillante que vous découvrirez en m’observant attentivement. Enfin… si j’accepte de me prêter au jeu car je suis aussi quelque peu espiègle.

Quoi qu’il en soit, Elle m’a ramené vers la chaleur des sentiments. Alors, aujourd’hui, je suis heureux de paraître sous mon meilleur éclairage lors de l’exposition à laquelle je faisais référence au début de mon récit.

Mais je ne suis pas le seul dans cette exposition : à deux pas de là palpite le portrait d’une jeune fille dont le tendre visage est enfoui dans un bouquet champêtre qu’elle vient de cueillir. De temps en temps, je le vois bien, nos regards se cherchent et lorsqu’ils s’accrochent, ses joues s’empourprent. La chaleur du projecteur braqué sur elle n’y est pour rien, vous l’aurez deviné.

Certains visiteurs avancent que les jeux d’éclairage améliorent le réalisme des œuvres présentés. Ils n’ont rien compris. Pourquoi serions-nous sans vie ? Bien au contraire… Elle a su nous insuffler cette vie qui nous rend si réels, si proches de vous qui nous observez.

Maintenant, les portes vont se refermer pour ce soir. Avant de partir, Elle a circulé doucement parmi ses « petits », posé un regard bienveillant sur chacun de nous, redressé un tableau par-ci, orienté différemment une sculpture par là, accordé un sourire encourageant, quoiqu’un peu triste, à ceux qui vont passer leur première nuit loin de la maison où ils ont été façonnés par son imagination et sa créativité. Elle s’excuse presque de nous abandonner là pour la nuit, hésite à éteindre les lumières, retarde le moment où Elle devra fermer la porte.

Mais sitôt son départ, nous nous étirons, bâillons. Les langues se délient, les chuchotements montent, s’amplifient : nous avons tant à échanger sur cette journée passée, sur nos impressions et sur les émotions dont l’air s’est chargé peu à peu et qui nous ont traversés.

Le chien de son frère donne le signal. Ce bel épagneul s’ébroue, heureux de changer de position. Le moine tibétain relâche son sourire qu’il affichait depuis ce matin, une africaine passe une main dans ses cheveux crépus pour parfaire sa coiffure, les sculptures s’animent, tout un monde se met en mouvement… La vie reprend, mais différemment. La nuit nous appartient, et si l’éléphant veut bien arrêter de barrir, je pourrai écouter la jeune fille dont le flot de paroles parvient jusqu’à moi, tel un timide murmure chargé de promesses.