Le silence s’étend autour de lui. Le pianiste regarde ses mains inertes qui ne veulent plus, qui ne savent plus jouer. Ses doigts ont perdu leur habileté et la mémoire de la partition s’est envolée plus vite que les notes qui s’échappent habituellement du clavier lorsqu’il ne fait qu’un avec son piano.
Le voilà soudain pris d’un grand vertige à l’idée de ne rien retrouver, d’avoir tout oublié. Sa mémoire ressemble à un bateau ivre pris dans la tourmente. Elle va et vient de la clé de sol à la clé de fa, sans que rien n’accroche ses yeux. Les notes qui s’enchevêtrent sur la partition s’esquivent sous ses doigts, se dérobent comme si elles ne le reconnaissaient pas. Loin de lui ouvrir des portes, elles ne débouchent que sur des impasses.
Le silence se fait pesant. La musique se refuse à lui. Les croches lâchent prise et s’échouent lamentablement sur la clé de fa. La ronde manque de souffle. Les soupirs de la partition se confondent avec ceux, d’impuissance, que pousse le pianiste. Les pauses ne sont qu’un répit dans cette descente aux enfers. Les noires sont de la couleur des abîmes et la lividité des blanches accentue la pâleur de ses mains engourdies par le froid du désespoir, tandis que ses yeux incrédules perdent les clés de cette vivacité qui déchiffrait ses phrases musicales.
Le silence l’étouffe. Ses essais infructueux ne font que renforcer son sentiment d’avoir été abandonné par son talent, de s’être fourvoyé dans un cauchemar sans nom et surtout sans fin.
Avoir exigé de soi tant de rigueur, de sacrifices, avoir enduré et vaincu tant de doutes, d’errances dans la quête de la perfection pour voir tout ce travail sombrer dans l’oubli ? Comment est-ce pos-sible ? Pourquoi, surtout, ce désert où n’apparaissent plus que de manière hiératique quelques bribes par ci, par là, de ce morceau de musique qu’il avait longuement et patiemment apprivoisé, tel un animal sauvage dont on gagne peu à peu la confiance ?
Le silence le rend fou. Ses mains tremblent et balbutient sur le clavier. Quel sortilège les dissocie de sa volonté, de lui-même ? Le piano reste désespérément distant, muet. Il est ramené au rang d’objet sans âme, austère dans ses couleurs noires et blanches. Entre ses mains et ce piano subitement devenu un inconnu, plus de dialogue. Ce sont deux êtres qui n’arrivent pas à se retrouver, séparés par le barrage invisible de l’absence de parole et de vie.
Il ne renonce pas pour autant, relève la tête dans un geste de défi. Puisque sa mémoire le trahit, puisque la partition ne veut plus de lui, c’est ailleurs et autrement qu’il va retrouver l’étincelle libératrice.
Le silence, il l’ignore désormais. Au contraire, il l’appelle en lui pour chasser tous ces doutes et ces angoisses qui le perturbent et lui apporter le calme intérieur dont il a besoin. Ensuite, il pose ses mains sur le clavier, ferme les yeux et descend en lui. Il en appelle aux émotions ressenties auparavant, aux tressaillements éprouvés, aux tremblements de son âme, à l’exaltation qu’impose la puissance de la musique. Et il écoute… Il écoute monter lentement d’abord, mais de plus en plus assuré ensuite, un second souffle venu du plus profond de son être. Une à une s’allument les étoiles dans le firmament de sa mémoire, la mélodie réapparaît, ténue, telle la brume légère sur un paysage. Voici qu’elle finit par prendre corps et s’imposer. Le voile se déchire, la musique est là, elle n’attend plus que lui pour bondir et s’élancer. C’est un cheval fougueux qui ne demande qu’à partir au galop, c’est une rivière impétueuse qui ne souhaite que rejoindre la mer. Alors, il ne réfléchit plus, lâche prise et la magie opère.
Le silence est attentif. D’abord à tâtons, ses mains retrouvent soudainement le chemin de la musique et la partition devenue inutile s’envole, alors que sous ses doigts agiles effleurant les touches, retentit l’expression de son talent. La ronde roule et glisse entre les berges des barres de mesure. Il caresse le clavier comme pour l’encourager à produire son meilleur son, il flatte les graves pour donner du corps à sa musique, libère les aigus qui ponctuent son œuvre, dépose certaines notes avec une infinie douceur. Un bouquet de triolets salue les accords qui s’enchaînent dans une harmonie parfaite et empanachent la pureté des sons. Les touches accueillent ses doigts, le piano exacerbe ses émotions.
Le silence est devenu couleur. À sa lumière s’ajoute la profondeur qui se combine à celle de la musique pour offrir à cet instant un aspect intemporel. Le pianiste continue à jouer, il est désormais dans une autre dimension et tout l’amour qu’il a placé dans l’écriture de cette partition se déverse autour de lui. Ses mains se déplacent avec toute la virtuosité qui est la leur, elles conversent entre elles, se répondent, s’attendent. Parfois, se rapprochent jusqu’à se toucher pour se disputer peut-être la saveur d’une note convoitée simultanément, ou s’éloignent comme pour confronter les sons extrêmes des octaves avec lesquelles elles jouent sans discontinuer. Dans un mouvement lent du buste qui ondule au-dessus du clavier, on ne sait qui de la musique ou du pianiste berce l’autre. C’est un feu d’artifice de sensations exaltées.
Quand enfin le piano se tait, le silence retentit encore des vibrations vertigineuses dont il s’est fait l’écho. Les mains du pianiste sont restées posées sur le clavier sans doute pour les remercier de cette communion et prolonger cet état de grâce. Il ouvre les yeux et revient peu à peu de ce voyage intérieur qui le laisse à la fois épuisé mais riche de cet échange d’énergies entre lui et son instrument.