Le marchand de tableaux

Jpeg

Le marchand de tableaux

C’est un marchand de tableaux haut en couleurs. Son minuscule atelier n’est pas facile à dénicher, pénalisé par une devanture anodine, impersonnelle, cerné de grands magasins qui l’étouffent de leurs vitrines criardes. Si aujourd’hui je suis capable de le situer et d’y revenir, j’en ignorais son existence jusqu’à… Mais laissez-moi vous conter cette histoire…

Ce jour d’été, je flâne nez au vent dans les vieux quartiers de la Ville Rose. J’en connais bien ses venelles étroites bordées de portes cochères aux sculptures délicates abritant des cours intérieures. J’en apprécie ses petits hôtels particuliers aux façades agrémentées de moulures et autres ornements extérieurs.

J’erre là où mes yeux m’entraînent. Captivée, ici, par une fresque dessinée au-dessus d’une porte, là, par un vitrail chamarré, je me focalise sur les détails architecturaux, ravie de parfaire ma connaissance intime de cette ville.

Soudain, un coup de tonnerre fracassant au-dessus de moi. Je n’ai pas vu s’opérer ce changement de temps, aussi brusque qu’imprévu. Un jour sale et jaunâtre a remplacé la lumière du soleil, chassée par un ciel noirci à la suie.

Les briques roses ne renvoient plus que la tension électrique du moment et l’air lourd semble vouloir écraser les bâtiments.

Je m’arrête, surprise par ce brusque changement de météo. J’observe le vent, canalisé par les murs élevés qui m’entourent, s’enfler de violence, emporter en tourbillons de poussière, feuilles et débris divers.

Il précède l’arrivée de la pluie qui s’abat bientôt sur moi avec fureur et ne me laisse pas d’autre choix que courir en quête d’un abri. Où aller ? Je patauge bientôt dans les flaques, mes habits collent à ma peau et mes yeux sont remplis d’eau.

Un renfoncement surgit dans mon champ de vision. Pas de temps à perdre : je me réfugie sur le pas de ce qui paraît être une boutique. Recroquevillée sur moi-même, je me pelotonne contre la porte pour échapper au déluge, lorsqu’elle cède brusquement, m’entraînant vers l’intérieur.

« Fermez donc cette porte ! Vous voulez donc nous inonder ? » lance une voix impérieuse.

Autour de moi, tout est sombre. La petite pièce que je peine à découvrir est plongée dans l’obscurité, sans doute en raison d’une coupure d’électricité dans le quartier. En refermant la porte, je constate l’étroitesse des vitrines. C’est à peine si elles doivent suffire à éclairer l’intérieur par temps clair. Pourtant, il me semble entrapercevoir des cadres sans y distinguer ce qui est représenté. Plus près de moi, un chevalet fait le grand écart pour soutenir une immense toile en format paysage, mais… rien n’a encore été peint dessus.

« Vous cherchez quoi ? » reprend la voix caverneuse pour l’instant sans visage.

Le ton de la question me fait sursauter.

Je me ressaisis, repousse la mèche de cheveux qui barre mon visage, ajuste ma tenue. Mes pieds flottent dans leurs chaussures détrempées. Je suis consciente de mon apparence hirsute, surtout lorsqu’autour de moi, sur le plancher ciré, je découvre çà et là de nombreuses traces d’eau gouttant de mes vêtements mouillés.

« Excusez mon intrusion, Monsieur, je cherchais à m’abriter de la pluie devant votre porte. J’ai dû m’appuyer trop fort et… »

L’homme s’approche d’un pas traînant. Je discerne enfin sa silhouette puis le distingue précisément lorsqu’il se plante à deux pas de moi.

Petit, trapu, sans âge, vêtu d’une grande veste d’intérieur au velours élimé, d’un pantalon sans forme et de pantoufles en fin de vie, il arbore une chevelure grise mais surtout indisciplinée et hirsute qui a oublié certainement ce qu’était un peigne. Son visage retranché derrière des lunettes à monture épaisse surmonte une barbe broussailleuse qui mange ses joues. A ses oreilles pendent de petites boucles en forme de scarabée. Sou cou disparaît sous une écharpe mitée.

Un peu voûté, ses mains cachées dans le dos, renfrogné, dirait-on. Le genre de personne qui ne suscite pas d’emblée la sympathie. Dans le silence qui s’est installé, le temps s’arrête.

Il m’examine des pieds à la tête d’un petit œil noir et vif qui finit par me convaincre que je suis dans un autre univers. Autour de moi, les murs bas pourraient être ceux d’un réduit ou d’une cave et dans les angles, l’obscurité est impénétrable.

Je domine d’une tête le propriétaire de cet antre, mais il en émane une telle présence que je me sens toute petite. Mon malaise s’accroît de minute en minute. Dehors, la pluie continue à se déverser, me prive ainsi de l’espoir d’une fuite salvatrice.

« Attendez-moi », lance-t-il brusquement en s’éloignant vers l’arrière-boutique.

L’attendre ? Jamais ! Pourquoi faire confiance à un inconnu dans pareille situation ?

Pourtant, quand il se retourne, un sourire étrange habille son regard. Une personnalité atypique, sûrement. Ma curiosité me pousse à en savoir davantage alors que ma raison me commande de partir sur-le-champ et que le froid me fait grelotter.

Il passe derrière un rideau. Je profite de son absence pour étudier les lieux.

Autour de moi, des tables sortent lentement de l’obscurité. Elles croulent sous une quantité considérable de pots de peinture, des pinceaux aux formes diverses : langues de chat, angulaires, éventails, balais… Des toiles de lin, de coton de toutes dimensions, sont appuyées debout, au garde-à-vous, contre les murs ; je note également des fioles en verre de tailles différentes contenant des liquides indéfinissables, des crayons, des gommes… un véritable capharnaüm… Je prends le temps d’observer, de répertorier tout ce matériel hétéroclite que je reconnais comme étant du matériel de peinture à l’huile, activité que je pratique moi-même à mes heures perdues. Voilà certainement des glacis, là, des couteaux, des fusains pour les esquisses, du vernis hollandais. Comme j’aimerais posséder ne serait-ce qu’une petite partie de tout ce fatras ! Des chiffons maculés ont été oubliés un peu partout, des chevalets sont en rupture d’équilibre, ensevelis sous plusieurs toiles qu’ils soutiennent vaillamment de leur trépied. Tout est enchevêtré… Le rangement ne paraît pas être la qualité première de ce personnage peu commun.

Il revient et s’exclame :

« Vous devez avoir froid, avant d’ajouter : un thé bien chaud va vous requinquer. »

Surprise, je me sens poussée dans un fauteuil qui se trouvait derrière moi, lequel, de surprise, ne peut retenir quelques grincements.

Quelques instants plus tard, un mazagran fumant au creux des mains, je déguste le breuvage largement amélioré de miel. Un bien-être engourdit mon corps d’une douce chaleur et détend l’atmosphère, quand fuse une question :

« Aimez-vous mes tableaux ? » demande-t-il d’un geste large de la main, en désignant ses soi-disant compositions aux murs.

Je ne comprends pas… De quoi parle-t-il ? Certes, il y a bien des toiles un peu partout, on dirait d’ailleurs qu’elles ont été abandonnées par un artiste en manque d’inspiration ou que le temps a décoloré les histoires qu’elles racontaient très longtemps auparavant. Car… elles sont vierges de toute peinture, désespérément blanches. A peine certaines reflètent-elles une vague esquisse de projet visiblement délaissé… Probablement s’impatiente-t-il car je l’entends maugréer :

« Que pensez-vous de mes tableaux ? »

Je me hasarde du bout des lèvres à une tentative de réponse :

« Eh bien, c’est-à-dire que je… »

Je suis prise au dépourvu, mais il me sauve d’une réponse qui peine à trouver son chemin, en continuant :

« Peut-être avec un peu plus de lumière, cela ira mieux ». Il tend la main vers un interrupteur : aurait-il oublié la coupure d’électricité liée aux intempéries ? Jugez alors de mon étonnement lorsque, contre toute attente, des éclairages tamisés surgissent, me dévoilent une pièce aux teintes chaudes insoupçonnées, dont les murs offrent, disposées de façon à les mettre en valeur, de nombreuses toiles… Mais toutes d’une blancheur immaculée !

Pourquoi ne sont-elles pas peintes ? J’ai besoin d’explications… Dans ma tête, c’est l’incompréhension. Pourquoi me demander un avis ? Cet homme vendrait donc des toiles « vides » pour lesquelles il me demande d’émettre une opinion ? La situation est si incongrue ; je ne trouve pas le moindre élément de réponse.

« Alors ? » me presse-t-il, un brin d’agacement dans la voix.

Maintenant, j’en suis sûre, cet homme est farfelu ou pire. Je vais prendre mon courage à deux mains, lui répondre franchement que je ne vois rien, quitter ces lieux sans tarder, qu’il pleuve encore ou pas. Or, le sourire espiègle que je surprends sur son visage me stoppe net. Et lorsque ses yeux se reportent sur les toiles en question, je fais de même. Peut-être quelque chose m’a-t-il échappé ?

« Regardez bien ! m’intime-t-il. Soyez patiente et… ouvrez grands les yeux ! »

De bonne grâce, j’accepte. Juste cinq minutes, me dis-je, pour ne pas le décevoir. Il m’a offert l’hospitalité, je peux bien lui concéder quelques instants. Je ferai semblant de m’émerveiller et puis je partirai, en le laissant à ses rêves de vieux fou… Car il en est un, j’en suis maintenant sincèrement persuadée.

Reprenant ma place dans le fauteuil, je m’abandonne à la contemplation de ces toiles vides. Je me sens curieusement détendue, aucun bruit extérieur ne me parvient. Mes yeux se perdent au loin…

Un battement de paupières suffit pour que sur une toile, en haut, à droite, apparaisse brusquement l’esquisse d’un pêcheur arc-bouté au bord d’une rivière majestueuse. Les couleurs et les détails de la scène se précisent peu à peu. Le dos courbé, il bataille afin de ramener assurément une grosse prise. La représentation est si réaliste que je suis transportée à ses côtés. La canne à pêche ploie dangereusement. La prise cherche à se décrocher de l’hameçon mais le pêcheur persévérant sait apparemment de quelle manière fatiguer l’animal pour l’amener peu à peu vers son épuisette. D’ailleurs, je l’encourage par mes cris et mes gesticulations. Quand dans un ultime sursaut de défense, le poisson saute de son élément, les éclaboussures qu’il produit se transforment en un magnifique arc-en-ciel qui, comble de mon étonnement, s’échappe du tableau pour illuminer le plafond de la boutique et retomber en myriades d’étincelles multicolores sur les toiles voisines. Mes yeux fixés sur les toiles, je suis éberluée par le spectacle auquel je viens d’assister.

« Comment… comment est-ce possible… ?»

Je me tourne vers mon artiste fou pour obtenir des éclaircissements à ce véritable tour de magie : il est lui aussi pris dans la contemplation de son œuvre. Alors je me tourne à nouveau vers ce paysage vivant où d’autres décors prennent forme.

Je me surprends à aimer ce qui apparaît sur un autre tableau : une scène de rue. C’est jour de marché, visiblement. Les clients flânent au hasard des stands regorgeant de fruits et légumes nourris de soleil. Il émane une ambiance légère, chaleureuse. Un peu plus loin, un marchand de confiseries voit fondre sur lui une nuée de gamins avides de sucreries. Moins surprise à présent, je me délecte à la découverte des moindres détails. Un vent léger fait bruire les feuilles des platanes qui dispensent leur ombre généreuse sur les clients attablés aux terrasses des cafés. Images empreintes de sérénité, de douceur de vivre qui s’enchaînent au fur et à mesure que je découvre les autres toiles… à moins qu’elles ne s’animent d’elles-mêmes de touches colorées et de vie ?

Je continue mes pérégrinations. Je me perds volontiers et sans retenue dans la contemplation d’une ligne de montagnes féériques que je survole. Plus loin, des couchers de soleil hallucinants de beauté, des portraits dont les regards se perdent dans l’infini… Je deviens peu à peu cet infini…

Au bout d’un temps que je ne saurais définir, tout semble ralentir, devenir flou jusqu’à disparaître totalement. Les toiles paraissent exsangues, ainsi privées de toute peinture. Où a donc fui tout ce que j’ai admiré ? Je n’ai pourtant rien imaginé… Revenue au présent, à la réalité. Dommage… La pluie a cessé, me disent les rires des enfants que j’entends sauter dans des flaques. Le parquet craque légèrement, s’étire sous la caresse des rayons de soleil obliques qui entrent maintenant par les fenêtres. Les murs empruntent à la lumière revenue tous les camaïeux d’ocre qu’ils combinent harmonieusement.

L’illusionniste sourit tranquillement devant mon air éberlué, devance mes questions en prenant calmement la parole :

« Quand vous avez fait irruption dans mon atelier, vous portiez dans les yeux ce regard rêveur et perdu propre à tout artiste… Leur teinte même joue avec celles de la Nature ; ils reflètent ce qu’elle vous donne à apprécier. Quant à votre visage, il m’a raconté votre capacité à vous émerveiller, à vous laisser surprendre… »

Quel étrange discours… Je ne peux m’empêcher de me demander où il veut en venir. Pourtant, ses propos font écho en moi. Il reprend :

« C’est ce que j’ai immédiatement perçu en vous dès votre arrivée, bien qu’intempestive. Je ne suis pas prestidigitateur, contrairement à vos conclusions. Je suis un modeste artiste-peintre qui essaie tout simplement de peindre ce que je viens de vous décrire. De vous traduire.

Voyez-vous, un peintre doit s’efforcer d’habiller ses œuvres des couleurs de la vie, de les animer de son souffle. Pour lui, ce sont les ingrédients d’un résultat réussi, c’est l’essence même de sa raison d’être et de peindre. Quiconque flâne dans ses tableaux doit pouvoir s’évader, se ressourcer, s’émerveiller, retrouver son âme d’enfant, succomber à la poésie du moment, et s’ouvrir à la beauté du monde. Car la beauté esthétique ou contemplative nourrit, elle est source de satisfaction et élève l’âme vers une conscience fugitive de l’expression de la vie. 

Vous êtes passée à côté de mes tableaux sans rien voir, parce que vous n’étiez pas du tout réceptive, au moment où vous êtes entrée. Mais dès lors que je vous ai placée face à eux, vous avez su vous laisser happer par ce qui vous a été révélé, vous avez su non pas voir mais regarder. Il suffisait pour cela de lâcher prise. Facile à réaliser en apparence, mais beaucoup plus difficile qu’il n’y paraît. N’y parvient pas qui veut. La pluie vous a lavée de tous vos a priori, a nettoyé vos yeux pour vous autoriser à aller au-delà des apparences. C’est à ce prix-là que commence le voyage émotionnel. »

Un silence léger flotte entre nous deux. Il m’est nécessaire, j’en ai besoin pour peser chaque mot, pour apprécier la force de son message… que je comprends, d’ailleurs. C’est une leçon. Mieux, un enseignement, comme un maître à son élève.

« Voilà, mon petit… N’oubliez jamais de faire vibrer d’émotions renouvelées les musiques colorées de vos tableaux… Et maintenant, vous pouvez partir, du travail m’attend… »

Je ne me souviens plus exactement de quelle façon je prends congé. Je me retrouve dans la ruelle, le cœur plein de gratitude pour cet artiste fantastique et prodigieux qui vient de m’ouvrir les yeux sur… le talent et l’art de le communiquer.

Depuis, je me sens investie d’une mission : me voici dépositaire d’un cadeau précieux. A moi de réfléchir à ce que je vais en faire. Je sais déjà, en mon for intérieur, qu’il m’appartient, à mon tour, de le transmettre à celui qui tressaillira de la même sensibilité. Une sensibilité qui lui ouvrira les portes d’un voyage intérieur profond autant qu’enrichissant.

Moi aussi, j’ai du travail !

 

 

 

 

Fantasme amoureux

 

Sur le tableau muet son regard flâneur glisse…
Le voilà transcendé d’un sentiment complice :
Ce portrait féminin rehaussé de couleurs
Le bouleverse tant qu’il laisse aller ses pleurs…

De ses yeux cristallins, la lumière fervente
D’une âme amoureuse, de franchise émouvante.
Il écoute son cœur se fondre à l’unisson
Avec cette nymphe qui s’offre sans façon.

Il veut, en chevalier, lui panser ses blessures ;
Il donne l’audace, réconforte, rassure.
Sa seule exigence : s’unir à son destin
Pour rêver à eux deux, l’aube d’un pur lointain.

 

Un secours

 

Je suis inquiète… Voilà déjà un moment que le brouillard m’a engloutie. Je baigne dans un univers ouaté mais humide qui assourdit chaque bruit, chaque pas et vole même jusqu’à l’écho de ma voix. Un quart d’heure plus tôt, la montagne, baignée de la chaleur lumineuse du soleil, m’incitait à flâner, à m’asseoir dans les flaques vertes d’une pelouse de plus en plus erratique au fur et à mesure que je m’élevais en altitude.

Puis, un nuage s’était formé. Très rapidement, il s’était dilaté pour tout ensevelir. Je me sentais décontenancée, cela s’était passé si vite… Je n’avais pas eu le temps de prendre mes repères visuels.

J’évolue désormais dans un monde uniquement minéral, je dois traverser à vue les pierriers à flanc de montagne pour retrouver au-delà un chemin bien tracé.

J’écarquille mes yeux pour repousser les limites imposées par le brouillard. Il va sûrement se dissiper aussi vite qu’il est arrivé. Je fais volte-face pour me rassurer. Mais l’évidence ne me laisse aucun doute : je suis bel et bien sa prisonnière. Quel que soit l’endroit où se porte mon regard, au-dessus, à gauche, de l’autre côté, je suis aveugle.

Je perds toute notion d’espace : n’avais-je pas noté mentalement, la présence proche d’une barre rocheuse à contourner impérativement pour éviter le plongeon ? Je finis par ne plus savoir si je monte ou maintiens la même trajectoire. Même le temps s’estompe et je ne parviens plus à décider, dans ces camaïeux de gris et de blanc, si c’est encore le jour ou déjà le crépuscule.

Des gouttelettes en suspension se déposent froidement sur mes bras dénudés, mes cheveux arborent de minuscules perles diaphanes. Je frissonne. Chaque respiration m’oblige à inhaler cette brume, elle glace mes poumons, prend possession de tout mon être, m’a digérée. Un enfer blanc qui m’absorbe.

Je sens s’insinuer et monter le long de mes membres un sentiment qui me paralyse : la panique. C’est une peur primaire, ancestrale qui m’étreint. Traquée par un ennemi invisible que mon imagination fébrile esquisse.

Quelques variations de gris autour de moi signalent l’approche rapide de la nuit ; elle jette déjà son encre sur ce qui doit être le ciel, indifférente à ma détresse.

C’est un souffle venu de nulle part qui déchire soudain ce brouillard impassible pour me laisser, l’espace d’un instant, entrapercevoir une forme humaine, une vingtaine de mètres devant moi.

Une silhouette silencieuse et solitaire. D’abord abusée par mes yeux, je bénis cette présence réconfortante. Je la hèle.

Pourtant son immobilité me détrompe. Me déçoit.

Pourtant, j’éclate tout aussitôt de joie autant que de soulagement. C’est un amas de pierres dressé aussi haut que possible, étayé à chaque passage d’alpiniste d’une pierre supplémentaire : un cairn, qui me sauve. Il a pour vocation d’indiquer l’itinéraire à suivre. Je suis donc sur la bonne voie.

Désormais, je continue à avancer, de cairn en cairn. Le chemin descend progressivement vers la vallée, je finis par émerger de cette nappe de coton que je laisse accrochée aux parois des montagnes.

La nuit est tombée brusquement, une bruine tombe dru, mais peu importe. Mes pas empruntent un chemin balisé. Bientôt, les premières lueurs du village me réchauffent le cœur et je songe, exaltée, au chocolat chaud qui m’attend.

Je songe à nouveau à ma mésaventure, quelque peu honteuse en me trouvant bien pleutre… Pourtant, si des cairns guettent immuablement l’alpiniste ou le randonneur égaré pour le rassurer, c’est donc que d’autres ont connu ces mêmes moments d’égarement…

Je retournerai là-haut, lorsque la météo sera favorable et j’apporterai ma pierre à cet édifice salvateur…

L’assistée

Il a vu ma tristesse
M’a prise dans ses bras.
Mes larmes sont venues
Il les a recueillies.

Je me suis assoupie
Vaincue d’émotion.
Mon corps s’est détendu
Bercé avec douceur.

Plus tard durant la nuit
Je me suis sentie seule.
Il s’est mis à parler
Dans l’instant, sans délai…

Les mots que j’attendais,
Il me les murmurait.
Les offrait à mon cœur
Qui lui était ouvert.

Il lisait mon visage
Devinait mes pensées.
Rien ne lui échappait,
Pas même mes désirs.

Perpétuel attentif
Il anticipait tout.
À tant me devancer,
Ma liberté mourrait.

Assistant numérique
Que j’ai dû alors fuir
« Il » me vampirisait,
Pensait à ma place.

Programmes augmentés
Pour nous servir, dit-on,
Nous rendre dépendants
Et ne plus exister.

Vivre sa liberté
Ne va pas sans contrainte.
Mais c’est à ce prix seul
Que je reste autonome.

Joyeux anniversaire !

Appuyée sur ses enfants,
La vieille avance pas à pas
Sur le chemin de son anniversaire,
Le centième, lui a-t-on rappelé.

Elle sourit par habitude,
Caresse la tête d’un bébé,
Sa descendance, paraît-il,
Presque cent ans les séparent.

De sa démarche tremblotante,
Elle domine la pyramide familiale,
Poussée au sommet par ses enfants,
Au fil des printemps, des naissances.

Que donner en pâture à ses pensées ?
Les souvenirs sont douloureux,
Le présent s’émaille de regrets
Et le futur est avare de promesses.

Est-ce une larme à ses yeux
Ou un éclat de vie qui brille ?
La vieille ne veut pas mourir,
Elle a encore tant à apprendre !

Elle qui pensait tout savoir,
Tout compris de l’existence,
S’aperçoit que le chemin jamais ne finit
Et qu’il reste tellement à découvrir…

Alors elle s’extirpe de ses réflexions,
Se hisse sur ses jambes fluettes
Mais s’affaisse dans la poussière,
Son regard vitreux tourné vers le soleil.

Autour d’elle, tous reprennent :
« Joyeux anniversaire… »
Ils lèvent leur verre au ciel,
Inconscients de ce qui se trame.

Quand ils se retournent vers elle,
Ils trouvent à sa place quelques fleurs.
Surgies de nulle part, leur parfum
Se répand sur toute la famille réunie…

Privilégiée…

L’instant d’un passage printanier d’hirondelle,
La mémoire est une amie loyale et fidèle.
A l’automne de l’existence se tarit
Lorsque, de la lumière, l’ombre se nourrit.

Elle s’amuse à jouer la capricieuse,
S’emmure telle une geôle silencieuse
Sacrifie sur l’autel du temps nos souvenirs
En laissant ses dernières grappes se flétrir

Elle est sans état d’âme, saupoudrant de doutes
Ce qui paraissait ancré une fois pour toutes,
Ternit de son voile les moments partagés,
Sur d’autres s’obstine, tristement saccagés.

Elle se transforme en une sorte d’angoisse,
Mutilant le passé dans une ardeur tenace
Où des fragments erratiques éparpillés
Subsistent d’une vie écrite en pointillés.

Heureuse chante ma mémoire sans séquelle
Que notre amour aujourd’hui colore et modèle.
Puisse sa saveur survivre sans s’effacer
Tant que tu m’aimeras sans jamais te lasser…

Absente du miroir

Pourquoi rêver d’éternité ?
Celle que je fus n’existe déjà plus…

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Pourquoi rêver d’éternité ?
Celle que je fus n’existe déjà plus.
Celle que je serai disparaîtra aussi.
Car le présent n’existe pas,
Au moment même où je le vis,
Il devient hier, se colore de sépia.
 

Peu à peu tomberont les arbres,
Ceux qui peuplent ma forêt,
Ceux qui partageaient ma vie.
Le silence et le froid viendront,
Leur chemin facilité par le vide
Se creusant autour de moi.
 

Quand arrivera mon tour,
Serai-je résignée et offerte
Ou bien combattrai-je encore ?
Qui se souviendra de moi ?
Peu importe assurément,
J’aurai oublié jusqu’à mon existence.