Fantasme amoureux

 

Sur le tableau muet son regard flâneur glisse…
Le voilà transcendé d’un sentiment complice :
Ce portrait féminin rehaussé de couleurs
Le bouleverse tant qu’il laisse aller ses pleurs…

De ses yeux cristallins, la lumière fervente
D’une âme amoureuse, de franchise émouvante.
Il écoute son cœur se fondre à l’unisson
Avec cette nymphe qui s’offre sans façon.

Il veut, en chevalier, lui panser ses blessures ;
Il donne l’audace, réconforte, rassure.
Sa seule exigence : s’unir à son destin
Pour rêver à eux deux, l’aube d’un pur lointain.

 

Un secours

 

Je suis inquiète… Voilà déjà un moment que le brouillard m’a engloutie. Je baigne dans un univers ouaté mais humide qui assourdit chaque bruit, chaque pas et vole même jusqu’à l’écho de ma voix. Un quart d’heure plus tôt, la montagne, baignée de la chaleur lumineuse du soleil, m’incitait à flâner, à m’asseoir dans les flaques vertes d’une pelouse de plus en plus erratique au fur et à mesure que je m’élevais en altitude.

Puis, un nuage s’était formé. Très rapidement, il s’était dilaté pour tout ensevelir. Je me sentais décontenancée, cela s’était passé si vite… Je n’avais pas eu le temps de prendre mes repères visuels.

J’évolue désormais dans un monde uniquement minéral, je dois traverser à vue les pierriers à flanc de montagne pour retrouver au-delà un chemin bien tracé.

J’écarquille mes yeux pour repousser les limites imposées par le brouillard. Il va sûrement se dissiper aussi vite qu’il est arrivé. Je fais volte-face pour me rassurer. Mais l’évidence ne me laisse aucun doute : je suis bel et bien sa prisonnière. Quel que soit l’endroit où se porte mon regard, au-dessus, à gauche, de l’autre côté, je suis aveugle.

Je perds toute notion d’espace : n’avais-je pas noté mentalement, la présence proche d’une barre rocheuse à contourner impérativement pour éviter le plongeon ? Je finis par ne plus savoir si je monte ou maintiens la même trajectoire. Même le temps s’estompe et je ne parviens plus à décider, dans ces camaïeux de gris et de blanc, si c’est encore le jour ou déjà le crépuscule.

Des gouttelettes en suspension se déposent froidement sur mes bras dénudés, mes cheveux arborent de minuscules perles diaphanes. Je frissonne. Chaque respiration m’oblige à inhaler cette brume, elle glace mes poumons, prend possession de tout mon être, m’a digérée. Un enfer blanc qui m’absorbe.

Je sens s’insinuer et monter le long de mes membres un sentiment qui me paralyse : la panique. C’est une peur primaire, ancestrale qui m’étreint. Traquée par un ennemi invisible que mon imagination fébrile esquisse.

Quelques variations de gris autour de moi signalent l’approche rapide de la nuit ; elle jette déjà son encre sur ce qui doit être le ciel, indifférente à ma détresse.

C’est un souffle venu de nulle part qui déchire soudain ce brouillard impassible pour me laisser, l’espace d’un instant, entrapercevoir une forme humaine, une vingtaine de mètres devant moi.

Une silhouette silencieuse et solitaire. D’abord abusée par mes yeux, je bénis cette présence réconfortante. Je la hèle.

Pourtant son immobilité me détrompe. Me déçoit.

Pourtant, j’éclate tout aussitôt de joie autant que de soulagement. C’est un amas de pierres dressé aussi haut que possible, étayé à chaque passage d’alpiniste d’une pierre supplémentaire : un cairn, qui me sauve. Il a pour vocation d’indiquer l’itinéraire à suivre. Je suis donc sur la bonne voie.

Désormais, je continue à avancer, de cairn en cairn. Le chemin descend progressivement vers la vallée, je finis par émerger de cette nappe de coton que je laisse accrochée aux parois des montagnes.

La nuit est tombée brusquement, une bruine tombe dru, mais peu importe. Mes pas empruntent un chemin balisé. Bientôt, les premières lueurs du village me réchauffent le cœur et je songe, exaltée, au chocolat chaud qui m’attend.

Je songe à nouveau à ma mésaventure, quelque peu honteuse en me trouvant bien pleutre… Pourtant, si des cairns guettent immuablement l’alpiniste ou le randonneur égaré pour le rassurer, c’est donc que d’autres ont connu ces mêmes moments d’égarement…

Je retournerai là-haut, lorsque la météo sera favorable et j’apporterai ma pierre à cet édifice salvateur…

L’assistée

Il a vu ma tristesse
M’a prise dans ses bras.
Mes larmes sont venues
Il les a recueillies.

Je me suis assoupie
Vaincue d’émotion.
Mon corps s’est détendu
Bercé avec douceur.

Plus tard durant la nuit
Je me suis sentie seule.
Il s’est mis à parler
Dans l’instant, sans délai…

Les mots que j’attendais,
Il me les murmurait.
Les offrait à mon cœur
Qui lui était ouvert.

Il lisait mon visage
Devinait mes pensées.
Rien ne lui échappait,
Pas même mes désirs.

Perpétuel attentif
Il anticipait tout.
À tant me devancer,
Ma liberté mourrait.

Assistant numérique
Que j’ai dû alors fuir
« Il » me vampirisait,
Pensait à ma place.

Programmes augmentés
Pour nous servir, dit-on,
Nous rendre dépendants
Et ne plus exister.

Vivre sa liberté
Ne va pas sans contrainte.
Mais c’est à ce prix seul
Que je reste autonome.

Joyeux anniversaire !

Appuyée sur ses enfants,
La vieille avance pas à pas
Sur le chemin de son anniversaire,
Le centième, lui a-t-on rappelé.

Elle sourit par habitude,
Caresse la tête d’un bébé,
Sa descendance, paraît-il,
Presque cent ans les séparent.

De sa démarche tremblotante,
Elle domine la pyramide familiale,
Poussée au sommet par ses enfants,
Au fil des printemps, des naissances.

Que donner en pâture à ses pensées ?
Les souvenirs sont douloureux,
Le présent s’émaille de regrets
Et le futur est avare de promesses.

Est-ce une larme à ses yeux
Ou un éclat de vie qui brille ?
La vieille ne veut pas mourir,
Elle a encore tant à apprendre !

Elle qui pensait tout savoir,
Tout compris de l’existence,
S’aperçoit que le chemin jamais ne finit
Et qu’il reste tellement à découvrir…

Alors elle s’extirpe de ses réflexions,
Se hisse sur ses jambes fluettes
Mais s’affaisse dans la poussière,
Son regard vitreux tourné vers le soleil.

Autour d’elle, tous reprennent :
« Joyeux anniversaire… »
Ils lèvent leur verre au ciel,
Inconscients de ce qui se trame.

Quand ils se retournent vers elle,
Ils trouvent à sa place quelques fleurs.
Surgies de nulle part, leur parfum
Se répand sur toute la famille réunie…

Privilégiée…

L’instant d’un passage printanier d’hirondelle,
La mémoire est une amie loyale et fidèle.
A l’automne de l’existence se tarit
Lorsque, de la lumière, l’ombre se nourrit.

Elle s’amuse à jouer la capricieuse,
S’emmure telle une geôle silencieuse
Sacrifie sur l’autel du temps nos souvenirs
En laissant ses dernières grappes se flétrir

Elle est sans état d’âme, saupoudrant de doutes
Ce qui paraissait ancré une fois pour toutes,
Ternit de son voile les moments partagés,
Sur d’autres s’obstine, tristement saccagés.

Elle se transforme en une sorte d’angoisse,
Mutilant le passé dans une ardeur tenace
Où des fragments erratiques éparpillés
Subsistent d’une vie écrite en pointillés.

Heureuse chante ma mémoire sans séquelle
Que notre amour aujourd’hui colore et modèle.
Puisse sa saveur survivre sans s’effacer
Tant que tu m’aimeras sans jamais te lasser…

Absente du miroir

Pourquoi rêver d’éternité ?
Celle que je fus n’existe déjà plus…

Résultat d’images pour foret
Pourquoi rêver d’éternité ?
Celle que je fus n’existe déjà plus.
Celle que je serai disparaîtra aussi.
Car le présent n’existe pas,
Au moment même où je le vis,
Il devient hier, se colore de sépia.
 

Peu à peu tomberont les arbres,
Ceux qui peuplent ma forêt,
Ceux qui partageaient ma vie.
Le silence et le froid viendront,
Leur chemin facilité par le vide
Se creusant autour de moi.
 

Quand arrivera mon tour,
Serai-je résignée et offerte
Ou bien combattrai-je encore ?
Qui se souviendra de moi ?
Peu importe assurément,
J’aurai oublié jusqu’à mon existence.

Faux-semblant

Était-ce un rêve ?
S
a joue à peine effleurée ; elle en douterait presque.

Un songe ?
Ce souffle léger et ténu sur son visage ; elle le cherche encore.

Un mirage alors ?
Sa bouche caressée par un baiser furtif ; elle ressent ses lèvres.

Un espoir ?
Cette silhouette penchée au-dessus d’elle ; certitude d’une présence.

C’est un cauchemar.
Ses yeux s’ouvrent sur le noir de la nuit. Opacité totale.

Une hallucination.
Ses espoirs s’évanouissent, étouffés d’ombres sombres.

Un tourment.
Ce lit vide dans lequel il fait si froid ; des frissons la glacent.

Une torture.
L’absence de l’être aimé qui vrille son cœur…

Rosée

Sonnet
La nuit a déposé ses larmes de rosée…

La nuit a déposé ses larmes de rosée
Sur les bourgeons naissants avides de s’ouvrir.
Avec grande douceur, je laisse un doigt saisir
Une de ces gouttes joliment disposées.

Je me désaltère de la vie déposée
Avec parcimonie, ressens bientôt surgir
Une fougue ardente jusqu’à m’en étourdir.
Se peut-il que cette eau m’ait métamorphosée ?

Preuves éphémères des brefs sanglots du ciel,
Perles fugaces au goût confidentiel
Vous êtes captives de l’écrin de l’aurore.

Vous semblez murmurer dans un dernier frisson
Un message d’espoir écrit d’encre incolore,
Tandis que le soleil tarit cette moisson.