Douceur

Je t’écoute, mon amour, me parler de toi, me raconter tes batailles et tes blessures.
Je t’écoute, mon amour, gémir de douleur dans la chaleur de mes bras.
Je regarde et j’efface d’une caresse la souffrance qui a creusé ton visage.
Je cueille les larmes de sang qui s’échappent de ton cœur avec l’espoir de les tarir à jamais.
Je vois la détresse déborder de tes yeux et j’y dépose mes lèvres pour t’apaiser.

Je te sens frémir de chagrin et de désespoir et je resserre mon étreinte
pour réchauffer ton corps autant que ton âme.
Je te murmure de la tendresse afin que sa musique de velours te berce.
Je cherche le chemin pour te rejoindre dans ta nuit et te ramener à la lumière.
Je déroule aux portes de ton cœur un tapis de douceur afin que tu déposes tes armes.

Viens, laisse-moi t’aimer et venir en toi pour qu’y renaisse la Vie.

Etre

Le projecteur m’éblouit et le public m’impressionne
Mais tout d’un coup, voilà : autour de moi plus personne,
Je prends mon souffle et je m’élance,
Mes mots ressemblent à une danse,

J’improvise,
Je devise,

Je laisse tomber mon masque et mon sourire,
Je suis moi,
Rien que moi.
Mais qu’entends-je ? Des rires ?

Tant mieux…

Désillusion

Mon âme blessée s’est échouée sur les rives de la Mélancolie. Telle une hirondelle clouée au sol et incapable de reprendre son envol, je gis. Je suis vidée de mes espoirs, de mes rêves. Je me suis laissée prendre dans les rets de l’illusion et je me maudis de n’avoir pas su écarter la voix de la Raison. Mais quoi ? Faut-il toujours lui obéir et se plier à ses injonctions ? Je pleure à l’intérieur de moi-même. Les larmes ne peuvent pas sortir. Elles ravinent mon âme et creusent un gouffre insondable dans lequel elles m’entraînent. 

De l’autre côté de moi-même, une voix me répète de revenir à la lumière et de lui ouvrir mes yeux. Mais je ne suis pas prête. Ma souffrance doit être, elle sera. C’est par elle que je retrouverai le chemin de la réalité, de la vérité. Mais quelle réalité ? Reprendre ce masque que j’avais osé jeter à terre, accepter de ne plus guider ma vie ? Est-ce ainsi que réalité rime avec liberté ? 

J’ai beau te chasser de mon esprit, mon cœur sens cesse t’y ramène, car lui n’en fait qu’à sa tête. Je peux cadenasser toutes les portes de mon être, je suis toujours rattrapée.

Il part

Elle a le visage baigné de larmes, il a les larmes au bord du cœur.
Ils savent bien que leurs routes, un moment emmêlées à l’image de leurs mains,
Sont obligées de se délier et de s’éloigner.
On ne peut se soustraire aux décisions qu’impose la Vie.

Elle a le cœur baigné de larmes, il a les larmes au bord des yeux.
Ces deux êtres accrochés l’un à l’autre l’espace d’un printemps
Ont partagé des paroles non dites et des actes non faits
Avec tant de force qu’ils penseraient les avoir vécus.

Le jour se lève comme un signal ultime et convenu.
Il prend son visage entre ses mains et l’approche du sien
Pour que leurs bouches gardent en souvenir le goût de leurs larmes
Et que leurs souffles descendent en eux comme une dernière caresse.

Chacun repart de son côté, un peu plus seul, un peu plus riche de l’autre cependant.
Ainsi va la Vie, trois petits tours et puis s’en va.

La louve

Elle se laisse approcher par le chasseur,
Curieux et étonné d’une proie aussi fragile,
Si fragile qu’elle en serait pathétique.
Elle se laisse approcher.

Elle se laisse cerner par l’éventualité d’en finir rapidement,
Par l’idée de lui accorder une victoire facile donc sans plaisir.
Elle se laisse cerner.

Elle se laisse cependant effleurer puis toucher par des fleurs de mots
Qui glissent sur elle comme autant de caresses.
Elle se laisse effleurer puis toucher.

Elle se laisse bercer par le sentiment d’une douceur retrouvée
Par la certitude d’une absence de danger.
Elle se laisse bercer.

Elle se laisse aller à ouvrir son cœur
Dont elle pousse la porte pour y recevoir la chaleur trompeuse. Tout y est en ruines.
Elle se laisse aller à s’ouvrir.

Elle se laisse pénétrer d’espoir et d’amour
Et s’offre au chasseur.
Elle se laisse pénétrer.

Mais dans une volte-face,
Elle s’arrache le cœur pour ne plus aimer,
Elle s’arrache le cœur pour ne plus souffrir,
Et trempe sa plume dans l’encrier de ses larmes pour écrire son destin.

L’inspiration

 

L’inspiration est là, il faut que je m’en saisisse, que je l’attrape pour la transformer en prose avant qu’elle ne s’échappe, avant qu’elle ne se dissipe dans les méandres de mes neurones subitement activés à mettre des mots pour la rendre lisible.

Je la sens en moi, je la perçois. Comment faire pour qu’elle reste là ? Le moindre mouvement de ma part, la moindre pensée risquent de l’effaroucher et de la voir disparaître. Cette perspective me laisse un instant pétrifiée. De quoi ai-je l’air d’ailleurs, arrêtée dans mon geste, stoppée dans mon mouvement et frappée d’évidence devant ce qui apparaît en moi ? Certes, je la sentais bien bourgeonner depuis un certain temps, mais pas suffisamment pour la regarder en face.

Patiemment, lentement, comme on apprivoise un animal apeuré, je laisse cette inspiration venir en moi, prendre de l’assurance, se poser doucement sur les branches de mon imagination et de ma sensibilité. Je ne sais pas encore à quoi elle ressemble. Je l’observe : elle est encore indistincte, diaphane, évanescente, mais c’est bien elle qui, enfin, me fait la grâce de sa visite. Je la reconnais à sa texture si particulière, à ce frisson si léger qui me parcourt intérieurement, éveille ma réceptivité.

Et je me sens habitée soudain d’une force, investie de l’impérieuse nécessité de lui donner libre cours. Alors, je tente une approche : que veut-elle me dire ? De quoi me parle-t-elle ?

Patiemment encore, lentement plus que jamais, je cherche maintenant les mots pour lui donner un sens, pour la vêtir et la rendre vraiment perceptible. Je vais chercher en moi les mots qui lui conviendront, parcourir fébrilement les chemins qui m’amèneront vers les émotions qu’elle véhicule et leur offrir une forme. De temps en temps, une vérification rapide me rassure sur sa présence. J’ai peur de la perdre à partir ainsi à la recherche des mots pour étoffer son reflet et la rendre lumineuse. La rendre Lumière.

Je l’habille de couleurs, mais tremble de ne pas trouver celles qui lui correspondront. Car le moment est délicat : elle pourrait fuir à jamais, se sentant trahie par mon manque de réceptivité et l’absence de justesse de mon vocabulaire. Elle exige de moi un travail d’orfèvre. Je procède par petites touches, tel un peintre pointilliste et peu à peu apparaît dans mon esprit d’abord, puis sous mes doigts tremblants que guide mon crayon, l’inspiration devenue prose. Je la vois maintenant, je l’habille de mes phrases avec le panache qu’elle mérite, mais aussi avec douceur. Elle se livre à moi pour la beauté du mot, pour l’harmonie de la phrase.

Quand tout est dit, j’interroge mon écrit pour évaluer la fidélité avec laquelle j’ai réussi à traduire l’inspiration. Je relis l’ensemble, modifie, ajuste, apprécie le résultat pour vérifier la parfaite concordance avec ce qui a motivé cette démarche. Je pose enfin mon crayon. En moi, tout a été remué, car j’ai dû fouiller partout et mettre tout sens dessus dessous pour trouver l’exacte traduction de ce que l’inspiration avait suscité au plus profond de moi-même. Mais le résultat est là désormais et c’est l’esprit en paix que je peux enfin relire et me délecter d’une lecture qui m’enrichit autant qu’elle me délasse.

Le vieil arbre

Son voisin affiche déjà de jeunes feuilles tendres et mordorées dont l’insolence de leur fraîcheur fait ressortir encore plus l’absence de nouvelles pousses sur les branches du vieil arbre.

Ce printemps qui s’étale partout avec exubérance donnera lieu pour lui à une bataille dont le seul objectif est de vivre. Vivre encore en dépit de son grand âge. Un combat que d’année en année il a de plus en plus de mal à remporter et qui devient toujours un peu plus inégal. Chaque année qui passe sonne désormais comme un sursis pour lui.

Il est en retard, il le sait bien : certains arbres se targuent déjà d’être fleuris, les haies ne sont que de pétulantes taches blanches dans le paysage, l’herbe des prairies pousse toujours plus haut et plus vite pour venir chercher la douceur de l’air. Partout éclatent des taches multicolores, c’est une débauche de couleurs où chaque espèce végétale rivalise d’audace dans les tons autant que dans les fragrances. C’est à qui pourra accéder à la meilleure place au soleil, à qui aura su conquérir le talus pour bénéficier de l’ensoleillement bienfaiteur ou la sombre futaie pour profiter, l’été venu, d’une humidité désaltérante. Depuis que leurs jeunes feuilles duveteuses les habillent désormais, certains arbres, précoces, s’amusent même à secouer leur chevelure au vent pour pavaner et le défier, lui, le doyen de la forêt.

Tant de foisonnement sans lui ! Cette vie qui bruit, court, se hâte de rependre sa place après le silence de l’hiver, semble vouloir l’oublier.

Et il angoisse à l’idée de ne pas faire partie de cette grande fête de la vie. Il ressent alors une immense solitude d’autant que personne ne semble faire attention à lui. « Attendez-moi ! » a-t-il envie d’appeler. Existe-t-il encore ou est-il devenu une illusion ?

Pourtant, il s’est souvent battu ! Saison après saison, année après année, il en a vécu des moments terribles et incertains où il a cru souvent ne pas en réchapper. Il a résisté à l’invasion des insectes venus vampiriser sa sève nourricière ou se repaître de sa cellulose, étiré ses racines à l’infini pour recueillir quelques traces d’eau pendant les pires sécheresses. De la même manière, il a su protéger sa sève au plus froid des cruels hivers qu’il a traversés, quand le gel cassait net les branches de ses compagnons. L’orage fracassant ne l’a pas épargné en le fendant en deux, mais ce qui est resté de lui s’est maintenu debout et les tempêtes n’ont jamais réussi à le déraciner alors que les sapins s’effondraient autour de lui comme châteaux de cartes. Ainsi, son tronc partagé par la moitié, de haut en bas, est-il offert à la vue de tous, tel un livre à ciel ouvert qui raconte son histoire et met son cœur à nu. Sans pudeur mais sans forfanterie non plus car la vie lui a appris l’humilité. Chaque cellule, chaque nœud, chaque veine, chaque cerne recèle tout son passé que je déchiffre avec respect, devenue malgré moi sa confidente.

Il ne demande qu’à cueillir la vie et ne comprend pas qu’elle se refuse à lui ce printemps-ci. Il est en grand besoin de sève, il ne veut pas mourir. Pas maintenant ! Il y a tant encore à aimer et à recevoir !

Les oiseaux qui ne l’ont pas oublié et chatouillent encore ses branches de leurs pattes menues, les abeilles qui viennent s’enquérir de sa floraison, impatientes de le butiner, l’air vif et léger, la chaleur toute nouvelle du soleil sont autant d’appels, d’encouragements, de stimuli.

Alors, au prix d’un effort qui suspend l’espace d’un instant tout bruit dans la forêt, le vieil arbre puise au plus profond de lui-même la vigueur et la vitalité nécessaires. Toutes les plantes, tous les animaux font silence, écoutent les craquements de son bois, regardent ce sursaut désespéré, espèrent de cette improbable attente.

Et… merveille, voilà ses branches qui se couvrent de fleurs roses : autant de promesses s’ouvrant instantanément à la vie dont s’exhale aussitôt le parfum. Seule, une branche reste dépourvue de végétation. Peu importe, le vieil arbre a gagné : il vit… La fête reprend…

Le style

Impossible d’écrire ou de rédiger quoi que ce soit, sans être poursuivie par mon style. En d’autres termes, ce sont toujours les mêmes figures, les mêmes « signatures » qui émaillent mes écrits. Mon empreinte est celle que je retrouve texte après texte, paragraphe après paragraphe. Elle est reconnaissable entre mille, entre toutes et me lasse par manque de renouvellement.

Un vent de renouveau lui fait cruellement défaut, elle peine à se parer d’un nouvel attrait, elle s’affadit. Elle est cette amante vieillissante qui voit sa fin arriver, faute de ne plus pouvoir recourir à quelque artifice que ce soit pour séduire encore son amoureux.

Je me sens enfermée dans ce style que je finis par trouver naïf, voire niais. Il colle à ma personne, me suit comme mon ombre, se tapit dans l’encre de ma plume, dirige mes doigts quand j’écris et sclérose ma pensée autant que ma créativité.

Comme un ouvrier se débarrasserait de ses outils inadaptés, dans un geste de colère, je jette à terre tous ces mots que je ne veux plus voir. Si je synthétise mon champ lexical, je ne sais qu’en appeler aux termes évoquant la lumière, les couleurs et les émotions. Ces dernières ont le champ libre et s’écoulent sans barrage à travers mon corps, me submergeant parfois de leurs débordements incontrôlés qui traversent ainsi mes textes, jouant le rôle de ponctuation inappropriée. Je voudrais pouvoir les brider, les museler et relever la gageure d’adopter un style plus fougueux et alerte, plus incisif. 

Rageusement, je lance haut dans le ciel les paragraphes mièvres qui étayent mes écrits, mais les phrases lapidaires dont je les poursuis ne les atteignent même pas et ils retombent en bon ordre sur mon papier pour former un texte qui, une fois de plus, ressemble aux précédents dont je ne veux plus.

La colère monte en moi. Il me semble me débattre dans un minuscule espace : celui, probablement, de ma perte de créativité, et tourner en rond dans un monde exigu qui ne justifie plus de vouloir mettre sur le papier mes émois, mes idées. Pourquoi cette incapacité à me renouveler, à suivre le tempo d’un souffle neuf ? Pourquoi cette impossibilité à faire tomber ce vêtement devenu à la longue un oripeau ? 

Je m’empare du dictionnaire que je parcours avidement. La lecture que j’en fais me conforte sur l’existence de nombreuses sources d’inspiration et j’entrevois en les nommant par le terme qui les désigne, des horizons nouveaux, des pistes certaines. Mais comment parvenir à planter un autre décor, à donner un coup de balai à ce style poussiéreux et usé jusqu’à la corde ? Tous les efforts accomplis sont autant de coups d’épée dans l’eau, mais si dépourvus de vie qu’aucun cercle concentrique ne va raviver le rivage asséché de mon inspiration, aucune vibration ne suscite un intérêt, même minime. Je me heurte à des parois de verre derrière lesquelles fleurissent ces horizons que je ne peux atteindre de ma plume, que je ne peux traduire de mes mots. Non, décidément, il n’y a rien à faire… Si je ne me renouvelle pas, je disparaîtrai, je serai vouée à la mort.

Et je m’interroge : les artistes sont soumis à cette nécessité impérieuse de se renouveler, de mettre au monde une création, une œuvre qui permettent tout autant de retrouver leur marque de fabrique que de découvrir une autre facette de leur créativité. Avoir du talent, c’est peut-être rester soi-même tout en offrant un élément nouveau, différent et savoir l’exprimer avec toute la virtuosité dont on est capable.

Et en amour ? Dans ce domaine-là, c’est certain, si le renouveau, l’inventivité, la surprise ne sont pas au cœur de la relation amoureuse, celle-ci se fanera aussi vite que les premières fleurs printanières. Il est vital d’entretenir le feu. C’est la seule source de lumière qui maintient les cœurs en harmonie et à l’unisson. Même critère impérieux dans une relation amicale, ou d’un autre ordre : l’important est bien de la nourrir et de bien la nourrir.

D’où une vigilance constante qui  prend la forme d’un défi permanent et perpétuel. Le repos est impossible, quel marin engagé dans une course en solitaire laisserait dériver son voilier pour oser prétendre au sommeil ? 

En extrapolant, l’être humain est-il condamné à se renouveler en permanence ? N’est-il pas contraint d’évoluer à l’échelle de l’humanité s’il ne veut pas disparaître ? Mais cette poursuite d’un renouveau perpétuel ne le conduit-il pas aussi à sa perte en voulant devenir toujours plus performant, toujours plus différent, toujours plus fort, en confondant progrès et évolution, avancées technologiques et progrès sociaux ? Ne construit-il pas une sorte de tour de Babel en oubliant d’intégrer la dimension spirituelle à son évolution ?

Le Pianiste

Le silence s’étend autour de lui. Le pianiste regarde ses mains inertes qui ne veulent plus, qui ne savent plus jouer. Ses doigts ont perdu leur habileté et la mémoire de la partition s’est envolée plus vite que les notes qui s’échappent habituellement du clavier lorsqu’il ne fait qu’un avec son piano.
Le voilà soudain pris d’un grand vertige à l’idée de ne rien retrouver, d’avoir tout oublié. Sa mémoire ressemble à un bateau ivre pris dans la tourmente. Elle va et vient de la clé de sol à la clé de fa, sans que rien n’accroche ses yeux. Les notes qui s’enchevêtrent sur la partition s’esquivent sous ses doigts, se dérobent comme si elles ne le reconnaissaient pas. Loin de lui ouvrir des portes, elles ne débouchent que sur des impasses.

Le silence se fait pesant. La musique se refuse à lui. Les croches lâchent prise et s’échouent lamentablement sur la clé de fa. La ronde manque de souffle. Les soupirs de la partition se confondent avec ceux, d’impuissance, que pousse le pianiste. Les pauses ne sont qu’un répit dans cette descente aux enfers. Les noires sont de la couleur des abîmes et la lividité des blanches accentue la pâleur de ses mains engourdies par le froid du désespoir, tandis que ses yeux incrédules perdent les clés de cette vivacité qui déchiffrait ses phrases musicales.

Le silence l’étouffe. Ses essais infructueux ne font que renforcer son sentiment d’avoir été abandonné par son talent, de s’être fourvoyé dans un cauchemar sans nom et surtout sans fin.
Avoir exigé de soi tant de rigueur, de sacrifices, avoir enduré et vaincu tant de doutes, d’errances dans la quête de la perfection pour voir tout ce travail sombrer dans l’oubli ? Comment est-ce pos-sible ? Pourquoi, surtout, ce désert où n’apparaissent plus que de manière hiératique quelques bribes par ci, par là, de ce morceau de musique qu’il avait longuement et patiemment apprivoisé, tel un animal sauvage dont on gagne peu à peu la confiance ?

Le silence le rend fou. Ses mains tremblent et balbutient sur le clavier. Quel sortilège les dissocie de sa volonté, de lui-même ? Le piano reste désespérément distant, muet. Il est ramené au rang d’objet sans âme, austère dans ses couleurs noires et blanches. Entre ses mains et ce piano subitement devenu un inconnu, plus de dialogue. Ce sont deux êtres qui n’arrivent pas à se retrouver, séparés par le barrage invisible de l’absence de parole et de vie.

Il ne renonce pas pour autant, relève la tête dans un geste de défi. Puisque sa mémoire le trahit, puisque la partition ne veut plus de lui, c’est ailleurs et autrement qu’il va retrouver l’étincelle libératrice.

Le silence, il l’ignore désormais. Au contraire, il l’appelle en lui pour chasser tous ces doutes et ces angoisses qui le perturbent et lui apporter le calme intérieur dont il a besoin. Ensuite, il pose ses mains sur le clavier, ferme les yeux et descend en lui. Il en appelle aux émotions ressenties auparavant, aux tressaillements éprouvés, aux tremblements de son âme, à l’exaltation qu’impose la puissance de la musique. Et il écoute… Il écoute monter lentement d’abord, mais de plus en plus assuré ensuite, un second souffle venu du plus profond de son être. Une à une s’allument les étoiles dans le firmament de sa mémoire, la mélodie réapparaît, ténue, telle la brume légère sur un paysage. Voici qu’elle finit par prendre corps et s’imposer. Le voile se déchire, la musique est là, elle n’attend plus que lui pour bondir et s’élancer. C’est un cheval fougueux qui ne demande qu’à partir au galop, c’est une rivière impétueuse qui ne souhaite que rejoindre la mer. Alors, il ne réfléchit plus, lâche prise et la magie opère.

Le silence est attentif. D’abord à tâtons, ses mains retrouvent soudainement le chemin de la musique et la partition devenue inutile s’envole, alors que sous ses doigts agiles effleurant les touches, retentit l’expression de son talent. La ronde roule et glisse entre les berges des barres de mesure. Il caresse le clavier comme pour l’encourager à produire son meilleur son, il flatte les graves pour donner du corps à sa musique, libère les aigus qui ponctuent son œuvre, dépose certaines notes avec une infinie douceur. Un bouquet de triolets salue les accords qui s’enchaînent dans une harmonie parfaite et empanachent la pureté des sons. Les touches accueillent ses doigts, le piano exacerbe ses émotions.

Le silence est devenu couleur. À sa lumière s’ajoute la profondeur qui se combine à celle de la musique pour offrir à cet instant un aspect intemporel. Le pianiste continue à jouer, il est désormais dans une autre dimension et tout l’amour qu’il a placé dans l’écriture de cette partition se déverse autour de lui. Ses mains se déplacent avec toute la virtuosité qui est la leur, elles conversent entre elles, se répondent, s’attendent. Parfois, se rapprochent jusqu’à se toucher pour se disputer peut-être la saveur d’une note convoitée simultanément, ou s’éloignent comme pour confronter les sons extrêmes des octaves avec lesquelles elles jouent sans discontinuer. Dans un mouvement lent du buste qui ondule au-dessus du clavier, on ne sait qui de la musique ou du pianiste berce l’autre. C’est un feu d’artifice de sensations exaltées.

Quand enfin le piano se tait, le silence retentit encore des vibrations vertigineuses dont il s’est fait l’écho. Les mains du pianiste sont restées posées sur le clavier sans doute pour les remercier de cette communion et prolonger cet état de grâce. Il ouvre les yeux et revient peu à peu de ce voyage intérieur qui le laisse à la fois épuisé mais riche de cet échange d’énergies entre lui et son instrument.

L’absence

L’absence se fait sentir… Je regarde le ciel, je scrute l’Univers, je mesure l’immensité incommensurable de ce qui m’entoure et je te cherche comme une enfant perdue, je cherche la raison pour laquelle la vie nous rassemble et nous sépare ensuite. Où es-tu ?

L’absence se fait morsure, elle fait saigner mon cœur, griffe mes entrailles. La douleur est palpable, c’est mon corps qui a mal, c’est mon corps qui crie, devenu douloureux tant la souffrance est abyssale. Sous ses assauts, je la ressens jusque dans mes os. Sous sa torture, elle parvient jusque dans mes muscles qui se vrillent. Je ne suis qu’un hurlement.

L’absence ravage, elle lacère mon âme de ses griffes, y creuse des sillons profonds dans lesquels coulent ma désespérance, mon chagrin et ma douleur.

L’absence enserre mon cœur, elle l’étouffe, je perds pied sous son étreinte morbide, je vacille.

L’absence devient le vide de l’Univers où je croyais pourtant trouver tant matière à me raccrocher, où j’espérais t’entrevoir dans une dimension intemporelle. Je suis vidée de toute vie jusqu’à la nausée.

L’absence me prive d’espoir, s’empare de ma raison et me laisse échouée sur les rivages d’une vie atone .

L’absence me ment, elle suggère avoir tout effacé de toi, jusqu’à l’éclat de ta voix, jusqu’au dessin de ton sourire. Elle me fait douter de tout et recouvre ton visage d’un voile de brume qui fait reculer ton image dans les recoins les plus lointains de ma mémoire, renforce ma peur de t’avoir perdu, supprime la seule chose qu’il me restait de toi : ton visage.
 

Surtout ne pas céder aux mirages de l’absence, surtout ne pas me laisser tenter par son discours venimeux, surtout fermer mes oreilles à ses attaques et garder l’espoir que l’amour est plus fort que tout. Me raccrocher à l’idée qu’un jour, lorsque ne saigneront plus les blessures infligées par l’absence, ce jour-là, ton visage reviendra et s’imposera à moi comme un phare dans cette nuit que je traverse, dans ce ciel où je te cherche, toujours et encore.

Quand la peur s’éteint d’elle-même de m’avoir trop assiégée, quand ma douleur s’apaise faute de nouveaux subterfuges à me présenter, je lève les yeux vers le ciel. Le silence descend en moi, m’apaise, ferme mes yeux, desserre toutes les crispations. Le brouillard se dissipe, tout est calme, ma respiration se calque sur ce rythme-là. Sur cette immensité où se conjuguent ciel et mer, un visage souriant s’approche du mien. Et ta voix que j’identifie immédiatement murmure simplement : Je t’aimerai toujours…