Subtile rose rouge

Il me semble que le pouvoir des mots est infini,
Pour peu qu’il leur soit donné vie en les prononçant
Et qu’on se laisse pénétrer de leur musicalité.

Par exemple, il conviendrait de laisser s’étirer le « o » de « rose »
Pour faire ressortir toute la délicatesse de cette fleur exquise.
Son nom est bien trop discret pour celle qui a inspiré tant de poètes.

Si elle est de couleur rouge, la profondeur de ce coloris chaud
Serait mise en évidence en laissant traîner le son « ou ».
En roulant sourdement, il ajoute aussi une part de mystère.

Et pour montrer combien son parfum vient titiller les sens
Avant de relâcher son emprise, recourir au terme « subtil ».
Un appui sur le « b », puis laisser décliner la voix sur la dernière syllabe.

Ainsi existe l’art de conter des histoires, paraît-il…

Balade

Balade à pied, insouciance offerte au zéphyr,
Nuque courbée sous le soleil d’un ciel saphir,
Mes pensées vagabondent, libres et légères.
Une odeur me surprend, telle une messagère.

C’est le blanc lilas qui semble ainsi m’appeler.
Ses grappes généreuses un brin crénelées,
Accueillent mon visage, d’envie frémissant.
Je respire à plein nez son suc étourdissant.

Balade nocturne, insouciance d’un soir,
Nuque courbée sous le désir de ton pouvoir,
Mes pensées flottent, subliment tes belles mains.
Un parfum me foudroie, je m’arrête en chemin.

C’est celui de ta peau, exquise invitation
À m’en délecter de grandes inspirations.
Il exhale sans fin, exacerbe mes sens.
Il éclate en moi, lumineuse arborescence.

Balade odorante, insouciance des âmes,
Nuque courbée sous la brûlure de ta flamme,
Mes pensées, mêlées aux tiennes, ne sont plus qu’une.
Une senteur s’insinue en nous, couleur de lune.

Dans l’expectative

Je ne suis plus à l’écriture.
Je respire chaque idée,
M’enivre de son parfum,
La trouve vraiment séduisante
Et tellement originale.

Mais à toute tentative
Pour la cueillir gentiment,
Elle perd toute saveur
Et me plonge dans l’incertitude.
Je me noie dans le néant.

Traversée du désert…
Aridité. Pire : stérilité.
Mutisme de ma plume.
Autour de moi, des mirages.
Insaisissables, fantomatiques.

J’abreuve de poèmes
Mon imaginaire asséché.
C’est pourtant si simple
De faire parler les mots,
De jouer avec leurs forces !

Je taraude et malmène mes sens
Pour m’emparer de la moindre émotion
Que je coucherais sur le papier
Avec dévotion et soulagement.
Mais le néant se tient devant moi.

Relecture angoissée de mes écrits…
Qui donc était celle qui a rédigé
Des textes aussi divers,
Aussi chargés d’émotions ?
Vit-elle toujours en moi ?

Sentiment d’être tenue en échec
Par une force invisible et invincible.
Une analyse rationnelle
Me lance sur une piste possible :
Et si je n’avais plus besoin d’écrire ?

Ou plutôt, si je ne voulais plus écrire ?
Pour ne pas regarder, ne pas voir
Ma vie et ses interrogations ?
Mais j’ai déjà vécu tant de deuils…
Laissez-moi encore écrire, ne m’en privez pas…

Le miroir

J’ai entendu nettement son appel muet.
Impossible de l’ignorer, même aussi fluet.
Il s’est manifesté de manière si intense
Que je n’ai pu offrir la moindre résistance.

Je me suis arrêtée.

Dans un recoin du musée, ce portrait oublié
Dévoilait une jeune femme au maintien altier.
À première vue, ce tableau ne m’évoquait rien.
Mais son regard a d’emblée croisé le mien.

Je me suis approchée.

Dans sa robe à corset stricte de couleur sombre
Elle était entourée d’une profonde pénombre.
Seule une douce lumière descendait sur son visage
Créant avec l’austérité du tableau un décalage.

Je me sentais fascinée.

J’aurais pu apprécier le jeu subtil des couleurs,
La perfection de l’ensemble, gage de valeur.
Mais au-delà de ce visage, raffiné et gracieux,
J’étais happée par son charme mystérieux.

Je ne pouvais que le lire.

Il présentait la beauté conférée par la jeunesse.
Ses traits étaient tout en diaphane délicatesse,
Mis en valeur par ses cheveux relevés en chignon.
Mais une gravité exagérée trahissait résignation.

Je devais aller à ses devants.

Ses  yeux m’ont capturée, livré leur message.
J’ai écouté l’histoire de ce sournois engrenage.
Tissé par une vie de soumission, ce piège fatal
Étouffait  sa vie, faux-semblant sentimental.

J’étais hypnotisée.

Elle semblait transportée dans le lointain.
Osait-elle rêver à un avenir, même incertain ?
Subissait-elle au contraire les assauts du passé
Jamais silencieux mais trop souvent ressassé ?

Je voulais en savoir plus.

Au coin des yeux mélancoliques, d’infimes rides
Laissaient entrevoir une vie affective aride.
La courbe de ses lèvres n’était que tristesse,
Le pinceau n’avait pu l’effacer de sa caresse.

Je comprenais.

Je m’étais identifiée à cette femme inconnue.
Miroir de mon âme, je m’y étais reconnue
Dans les sentiments exprimés par l’artiste.
J’avais plongé dans ce tableau trop réaliste.

Je m’interrogeai.

Des siècles me séparaient d’elle, de son histoire.
Mais elle avait pu enfin épancher son désespoir.
Longuement, nos confidences silencieuses
Éveillèrent en moi des émotions merveilleuses.

Je la quittai.

Presque à regret, je me suis séparée d’elle.
Elle vit toujours en moi, image intemporelle.
Parfois, j’évoque ce serment échangé exaltant,
Celui de vivre en femme libre chaque instant.

Textes à contraintes

1ère contrainte :
Prendre une photo dans sa tête d’un lieu réel ou imaginaire et le décrire sans utiliser le « je » ni de personnage.

Elle se dresse dans toute sa force, de toute sa hauteur. Elle se laisse parcourir et accepte de se dévoiler. Sa paroi raconte les combats et les souffrances, les victoires et les échecs. Ses couleurs repoussent autant qu’elles attirent.
Elle se dresse comme un défi, une incitation à la dominer, une invitation au dépassement.


2e contrainte :
J’appuie sur un «bouton» et le son arrive…

Le vent s’engouffre comme un torrent impétueux dans ses couloirs, siffle en rebondissant sur ses escarpements, se fait l’écho de plaintes oubliées. Une chute de pierres arrache un cri à la montagne en raflant tout sur son passage.


3e contrainte :
Qu’est-ce que ça sent ?

Aussitôt surgit une odeur de soufre. Puis celle du froid qui reprend son avantage. L’air semble d’une texture particulière. Il est imprégné de ce monde minéral.


4e contrainte :
J’apparais dans la photo. Je parle de moi en disant « Tu ».

Tu es perdu dans cette paroi dont tu ne vois pas le sommet, aussi haut que portent tes yeux. Ton regard se laisse aspirer par le vide effrayant qui file sous tes pieds. Tu te plaques contre la paroi pour te raccrocher à l’espoir d’en sortir.


5e contrainte :
Terminer par un paragraphe commençant par : « En ton for intérieur… »

En ton for intérieur, tu sais que tout se joue maintenant, que tu peux choisir entre chuter ou grimper, entre vivre ou mourir. Tu tiens ton destin au bout de tes doigts, au bout de tes pieds. Qui de la montagne ou de toi gagnera la partie ? Tu te rappelles les autres combats menés sur d’autres parois, mais tu sais que celui-ci est sans commune mesure. Tu te lances. Un pas de fait… À quoi tient la vie ?


 

Fragile

Elle paraît si frêle cette fleur diaphane
Soutenue à bout de tige non moins fragile.
De l’opalescence des pétales émane
Une délicatesse émouvante, gracile.

Aucun sépale pour la protéger du froid,
Ni d’épine pour la préserver d’agressions.
Pas d’autre fleur pour rassurer en cas d’effroi,
De buisson pour l’abriter de profanation.

Malmenée par les bourrasques de sa vie,
Elle tremble sous le seul souffle du zéphyr.
Pourtant, de tempête en tourment, elle survit
Et répare obstinément ce qui se déchire.

Piège

Ce verre de vin, bien qu’excellent, était de trop.
Peut-être trop fatiguée, ou trop affamée ?
Mais affamée de quoi, de qui ?

Ce verre de vin, bien qu’unique, a eu raison de moi.
Ma tête tourne, j’ai du mal à faire le point.
Le point sur quoi, sur qui ?

Tout est de ta faute, c’est toi qui l’as voulu.
Un apéritif impromptu, un vin sucré, velouté.
Du velours ? Où donc, pour quoi ?

Tout est de ta faute, c’est toi qui m’as servi.
Ton sourire espiègle, mes lèvres humides.
Humides ? Pour quoi, pour qui ?

Tu attends, sûr de toi… Je m’avance, mal assurée.
Mes jambes chancèlent, tes yeux malicieux sur moi.
Chanceler ? Oui, je te veux. Maintenant.

Désuet proverbe

En avril, ne te découvre pas d’un fil…
Quel insensé a inventé ce proverbe ?
Moi, j’ai envie que tu me dénudes.

J’ai envie… Te sentir t’aventurer
Sur ce territoire réservé à tes sens.
Il ne demande qu’à être conquis.

Je veux épancher ma soif à ta bouche,
Et la laisser étouffer mes gémissements,
Sentir ta langue lécher lentement mes lèvres.

Déchire mes vêtements au plus vite :
Mon corps est en feu, il se consume,
Et de faiblesse, mes jambes se dérobent.

J’arrache les pages de mon calendrier,
Avril n’est déjà plus qu’un souvenir.
Voici mai : fais de moi ce qu’il te plaît.

Enquête

À quel moment se sont produits les faits ?

– Je ne saurais pas vraiment situer le moment où je l’ai retrouvé en fleurs. Pourtant, j’étais bien décidée cette année à ne pas me laisser surprendre. Embusquée derrière ma fenêtre, ou assise sur les marches du jardin, les yeux étrécis comme ceux d’un chat qui traque sa proie, je l’ai observé longuement, patiemment.

Qu’avez-vous remarqué ?

– Un matin, alors que je reprenais ma surveillance, j’ai retrouvé les branches entièrement recouvertes de bouquets de couleurs partis à l’assaut de l’arbre. Comme par magie ! J’avais bien noté, la veille, de ci, de là, des débuts de fleurissement, mais tout semblait progresser si lentement, sans brusquerie.

Quelle explication pouvez-vous avancer ?

– D’après mon enquête, pendant la nuit, son complice, le vent d’autan, a répandu son souffle chaud. Activant la montée de sève, il a effeuillé les sépales pour libérer les fleurs, gonflé les derniers bourgeons pour les faire éclater. Le résultat ne s’est pas fait attendre : l’arbre est devenu une immense apothéose rose et blanche. Lancé comme un feu d’artifice odorant vers le ciel, il le semblait le défier pour déterminer qui, des deux, possédait les couleurs les plus lumineuses.

Vous n’aviez donc aucun « indic » fiable pour vous alerter ?

– Si, bien sûr ! Les oiseaux, camouflés dans les branches, m’envoyaient régulièrement des messages codés. Dès l’aube naissante, je les écoutais, fascinée par leurs trilles.

Vous avez ainsi échoué dans votre enquête pour comprendre comment le printemps nous surprend chaque année immanquablement…

– Vous vous trompez…

Quelle impertinence !

– Non… Pourquoi vouloir répondre à cette question ? Laissons-lui son caractère insaisissable et éphémère qui en fait sa beauté et sa saveur. Parce qu’il ne se produit qu’une fois par an, sa splendeur nous est précieuse.  Parce qu’il annonce le retour de la vie, il nous entraîne avec lui vers l’avant, nous fait sortir de l’ombre. Certes, sa lumière surprenante dérange parfois, nous en avions oublié son éclat, tout comme le prisonnier reclus au fond d’une grotte protège ses yeux du soleil après une longue captivité.

Mais il ajoute un an de plus à nos vies qui s’écourtent ainsi année après année !

– Je le concède, mais ce caractère inéluctable n’est qu’un passage de relai. En effet, peu de temps après la floraison complète de l’arbre, la brise s’est installée. Il tombait en flocons sur l’herbe vert tendre ce qui n’existait déjà plus : les pétales. Et, alors que j’aurais voulu retenir leur délicatesse immaculée, j’ai vu poindre avec émotion les premières feuilles. Encore un peu et de beaux fruits pleins se sont formés, progressant vers leur pleine maturité que rien ni personne ne pouvait ralentir et encore moins empêcher. Ainsi va la vie, quand on croit la saisir, elle file entre les doigts. Laissons-la venir à nous, acceptons-la. Nous en sommes les fruits, apprécions à notre tour de devenir cet arbre éphémère offert au rythme des saisons, juste le temps de porter des fruits à notre tour…